Je gère ma copropriété avec mon propre outil — journal d'un fondateur
J'habite dans un petit immeuble de 2 lots dans le canton de Vaud. Ma mère est propriétaire du deuxième lot. Pas de gérance professionnelle, pas de comité : on gère entre nous. Et depuis quelques semaines, je gère avec un outil que j'ai construit moi-même.
Comment j'en suis arrivé là
Je suis développeur. Pendant la journée, je travaille dans la tech. Le soir et le weekend, je construis AdminLocal, un moteur de secrétariat qui automatise les tâches administratives pour des structures suisses. Au départ, le projet visait les communes et les PME. Et puis j'ai regardé ma propre pile d'administration.
Le décompte annuel de notre copropriété. Les charges. Le fonds de rénovation. Le chauffage. Tout dans un tableur que je retouche une fois par an, en maudissant la version de l'année précédente.
Je me suis dit : si le moteur que je construis est censé gérer l'admin de structures suisses, il devrait pouvoir gérer la mienne.
Le dog food
En ingénierie logicielle, « manger son propre dog food » signifie utiliser son produit soi-même, dans des conditions réelles. Pas une démo. Pas un scénario de test. La vraie vie, avec les vrais documents, les vrais montants, les vrais oublis.
Notre copropriété est petite. 2 lots, des millièmes simples, pas de conciergerie, pas d'ascenseur. Sur le papier, c'est trivial. En pratique, c'est exactement le genre de cas où on se dit « je le fais à la main, ça ira plus vite » — et où, chaque année, ça prend une soirée de trop.
J'ai envoyé l'acte constitutif par email à l'outil. Un PDF de 13 pages de prose notariale. Le système a extrait les lots, les millièmes, les copropriétaires. J'ai vérifié, corrigé une coquille sur l'adresse, validé. L'immeuble était configuré.
Ce qui marche
Le calcul des charges par millièmes marche. Et ça semble évident — une multiplication et une division — mais c'est justement le point. Ce n'est pas de l'intelligence artificielle qui calcule vos charges. C'est un algorithme. Déterministe. Mêmes millièmes, même budget, même résultat. Toujours.
La distinction est importante. Quand je présente le projet, les gens me demandent : « mais si l'IA se trompe dans le calcul ? ». Elle ne peut pas se tromper. Il n'y a pas d'IA dans le calcul. L'IA lit le PDF de l'acte constitutif, extrait les données, et les injecte dans un schéma typé. Ensuite, c'est de l'arithmétique.
La génération de QR-factures marche aussi. Je rentre le budget, le système calcule les acomptes par lot, et je récupère des QR-factures conformes ISO 20022 avec le bon IBAN, le bon montant, la bonne référence. Avant, je faisais ça sur le portail e-banking de ma banque, un par un. C'était correct, mais pénible.
Ce qui ne marche pas encore
Le matching bancaire. Quand je reçois un paiement, le système devrait automatiquement l'associer à l'appel de charges correspondant. Aujourd'hui, je fais le rapprochement à la main. C'est en cours de développement.
La préparation de l'assemblée générale n'est pas encore automatisée non plus. Convocation, ordre du jour, calcul du quorum, PV — tout ça est prévu, mais pas codé. Je continue à le faire avec un document Word et un email groupé.
Et le onboarding est encore rugueux. L'extraction du PDF fonctionne quand l'acte est propre. Quand c'est un scan de mauvaise qualité avec des annotations manuscrites, il faut aider le système.
La leçon des soirées
Ce que j'ai appris en utilisant mon propre outil, c'est que le problème n'est pas le calcul. Le problème, c'est tout ce qui est autour. Retrouver le bon document. Vérifier si le chauffagiste a envoyé sa facture. Se souvenir que le fonds de rénovation doit recevoir CHF 200 par mois. Relancer le copropriétaire qui a oublié de payer — même quand c'est ma mère.
Un tableur gère les chiffres. Il ne gère pas le temps qui passe entre deux tâches. Il ne vous rappelle pas que le contrôle OIBT est dans trois mois. Il ne vous prévient pas qu'un paiement manque depuis 15 jours.
C'est ce que j'essaie de construire. Pas un logiciel comptable de plus. Un système qui sait ce qui doit se passer, quand, et qui vous le dit. Et qui fait la partie mécanique — calculer, formater, générer — pour que vous ne fassiez que la partie humaine : vérifier et décider.
La vision
Je ne suis pas en train de construire un outil pour les gérances professionnelles. Elles ont leurs logiciels, leurs processus, leurs marges. Je construis un outil pour les gens comme moi : un président bénévole qui gère 2, 5 ou 10 lots, le soir après le travail, et qui veut que ce soit fait proprement sans y passer ses weekends.
Le marché des logiciels de copropriété en Suisse est étrange. Les outils existent, mais ils sont soit français (pas adaptés au droit suisse, pas de QR-factures), soit destinés aux professionnels (trop complexes, trop chers). Pour le président bénévole, il n'y a rien. Ou plutôt, il y a Excel.
Je vais continuer à manger mon propre dog food. Chaque bug trouvé, chaque friction ressentie, chaque soirée de trop sur un décompte — c'est une feature request qui vient de l'usage réel, pas d'un brainstorm.
Mon immeuble est ma feature request.
Si vous vous reconnaissez dans ce texte — président bénévole, tableur fatigué, soirées sur les décomptes — écrivez-moi. Je cherche des gens qui veulent tester.